1°
RAPPORT
SUR
LES EXPÉRIENCES
DU CITOYEN VOLTA,
PAR LE CITOYEN BIOT,
Au nom d’une commission composée des citoyens LAPLACE, COULOMB, HALLÉ, MONGE,
FOURCROY, VAUQUELIN, PELLETAN, CHARLES, BRISSON, SABATIER, GUYTON et BIOT.
Lu le 11 frimaire an 10, (
Les premiers phénomènes galvaniques consistoient dans des contractions musculaires
excitées par le contact d’un arc métallique. Galvani et plusieurs autres physiciens les regar-
dèrent d’abord comme produites par une électricité particulière et inhérente aux parties ani-
males. Le citoyen Volte annonça le premier que l’arc animal introduit dans ces expériences
ne servoit qu’à recevoir et à manifester l’influence; mais très-peu, ou point du tout, à la pro-
duire. L’irritation musculaire, que l’on avoit cru d’abord la partie importante du phénomène,
ne fut plus, selon lui, qu’un effet de l’action électrique, produite par le contact mutuel dos
métaux dont l’arc excitateur étoit formé. Cette opinion, qui trouva des partisans et des con-
tradicteurs, fit multiplier les expériences propres à l’appuyer et à la combattre; et il arriva
ce qui arrive toujours dans l’enfance des découvertes: on vit paroître avec les faits une foule
d’anomalies singulières qui rendoient leurs liaisons plus difficiles, et qui même étoient alors
absolument inexplicables, parce qu’elles étoient dues à des circonstances très-délicates, dont
l’influence n’etoit pas encore bien connue.
Tel étoit l’état de cette branche de la physique lorsque la commission vous fit son premier
rapport; son but avoit été de déterminer avec exactitude les conditions propres à développer
et à modifier les effets galvaniques; elle n’essaya point de les expliquer, et se borna à les pré-
senter dans l’ordre qui lui parut le plus convenable. Nous ne connoissions point, à cette époque,
les recherches par lesquelles le citoyen Volta, en suivant la route qu’il s’étoit frayée, a cherché
à rattacher à sa première découverte tous les phénomènes que le galvanisme présente. Il en
a fait connoître depuis beaucoup d’autres également importans, qu’il a liés par une théorie
extrêmement ingénieuse; et s’il reste encore quelque chose à faire pour déterminer avec exacti-
tude les lois de cette action singulière, et les soumettre à un calcul rigoureux, du moins les
faits principaux qui doivent lui servir de base paroissent invariablement fixés.
Votre commission se propose aujourd’hui de vous rendre compte de ces expériences fon-
damentales, et de la manière dont le citoyen Volta les a fait servir à l’établissement de sa théorie.
Elle doit beaucoup de remerciemens à ce savant pour la complaisance qu’il a eue de les répéter
plusieurs fois devant les commissaires, qui en ont ainsi constaté par eux-mêmes la vérité et
l’exactitude.
Le fait principal, celui dont tous les autres dérivent, est le suivant:
Si deux métaux différens, isolés, et n’ayant que leur quantité d’électricité naturelle, sont
mis en contact, on les retire du contact dans des états électriques différens; l’un est positif,
et l’autre est négatif.
Cette différence, très-petite à chaque contact, étant successivement accumulée dans un
condensateur électrique, devient assez forte pour faire écarter très-sensiblement l’électromètre.
L’action ne s’exerce point à distance, mais seulement au contact des différens métaux: elle
subsiste aussi long-temps que le contact dure; mais son intensité n’est pas la même pour tous.
Il nous suffira de prendre pour exemple le cuivre et le zinc.
Dans leur contact mutuel,
c’est le cuivre qui devient négatif, et le zinc devient positif.
Après avoir prouvé le développement de l’électricité métallique, indépendamment de
tout conducteur humide, le citoyen Volta introduit ces conducteurs.
Si l’on forme une lame métallique avec deux morceaux, l’un de zinc, l’autre de cuivre,
soudés bout à bout, que l’on prenne entre les doigts l’extrémité de la lame, qui est de zinc,
et que l’on touche avec l’autre extrémité, qui est de cuivre, le plateau superieur du conden-
sateur, qui est aussi de cuivre, celui-ci se charge négativement. Celà est évident d’après l’ex-
périence précédente.
Si, au contraire on tient entre les doigts l’extrémité cuivre, et que l’on touche avec
l’autre extrémité, qui est zinc, le plateau supérieur du condensateur, qui est de cuivre; lors-
qu’on détruit le contact et qu’on enlève le plateau supérieur, il n’a point acquis d’électri-
cité, quoique le plateau inférieur communique avec le réservoir commun.
Mais si on place entre le plateau supérieur et l’extrémité zinc un papier imbibê d’eau
pure, ont tout autre conducteur humide, le condensateur se charge d’éléctricité positive.
Il se charge encore, mais négativement, lorsque l’on touche avec l’extrémité cuivre le plateau
recouvert par le conducteur humide, en tenant entre les doigts l’extrémité zinc. Ces faits sont
incontestables; ils ont été vérifiés par la commission.
Voici comment le citoyen Volta les explique et les rapporte au précédent.
Les métaux, dit-il, et probablement tous les corps de la nature exercent, comme on vient
de le voir, une action réciproque sur leurs électricités respectives au moment du contact. Lorsque
l’on tient la lame métallique par son extrémité cuivre, une partie de son fluide électrique passe
dans la lame opposée, qui est de zinc; mais si ce zinc est en contact immédiat avec le conden-
sateur, qui est aussi de cuivre, celui-ci tend à se décharger de son fluide avec une force égale,
et le zinc ne peut rien lui transmettre: il doit donc se trouver, après le contact, dans l’état
naturel. Si, au contraire, on place un papier mouillé entre le zinc de la lame et le plateau de
cuivre du condensateur, la propriété motrice de l’électricité, qui ne subsiste qu’au contact,
est détruite entre ces métaux; l’eau, qui paroit jouir à un degré très-foible de cotte propriété
par rapport aux substances métalliques, n’arrête que tres-peu la transmission du fluide du zinc
au condensateur, et celui-ci peut se charger positivement.
Enfin, lorsque l’on touche le condensateur avec l’extrémité de la lame qui est cuivre,
le papier humide interposé, et dont l’action propre est très-foible, n’empêche pas les plateau
métallique de faire passer une partie de son électricité positive dans la lame de zinc; alors,
en détruisant le contact, le condensateur se trouve chargé négativement.
Il est facile d’après cette théorie, d’expliquer la pile du citoyen Volta.
Pour le faire avec
plus de simplicité, supposons qu’on la forme sur un isoloir, et représentons par l’unité l’excès
tementLes quantités d’électricité accumulécs dans un corps au-delà de son état naturel sont, toutes
choses égales d’ailleurs, proportionnelles à la force répulsive avec laquelle les molécules du fluide
tendent à s’écarter les unes des autres, ou à repousser une nouvelle molécule qu’on essaieroit de
leur ajouter. Cette force répulsive, qui dans les corps libres est balancée par la résistance de l’air,
constitue ce que nous nommerons la tension du fluide; tension qui n’est point proportionnelle à
l’écart des pailles dans l’électromètre de Volta, ni des boules dans celui de Saussure, et qui ne peut
être exactement mesurée que par le moyen de la balance électrique.
Si la pile n’est composée que de deux pièces, l’une inférieure de cuivre, l’autre supérieure
de zinc, l’état électrique de la première sera représenté par -1/2, et celui de la seconde par
+ 1/2.
Si l’on ajoute une troisième pièce qui doit être de cuivre, il faudra, pour qu’il se fasse un
déplacement de fluide, la séparer, par un carton mouillé, de la pièce de zinc inférieure; alors
elle devra acquérir le même état électrique que cette dernière, du moins en négligeant l’action
propre de l’eau qui paroît fort petite, et peut-être encore la très-foible résistance que ce liquide,
comme conducteur imparfait de l’électricité, peut opposer à la communication. L’appareil
étant isolé, l’excès de la pièce supérieure ne peut s’acquérir qu’aux dépens de la pièce de cuivre
qui est au-dessous: alors les états respectifs de ces pièces ne seront plus les mêmes que dans
l’espérience précédente, et deviendront:
Pour la pièce inférieure, qui est de cuivre -2/3;
Pour la seconde, qui la touche et qui est de zinc, -2/3 + 1 ou 1/3.
La troisième qui est de cuivre et qui est séparée de la précédente par un carton mouillé,
aura la même quantité d’électricité, c’est-à-dire + 1/3; et la somme des quantités d’électri-
cité perdue par la premiére pièce, et acquise par les deux autres, sera encore égale à zéro, comme
dans le cas de deux pièces.
Si nous ajoutons une quatrième pièce, qui sera de zinc, ella devra avoir une unité de plus
que celle de cuivre, à la quelle elle est immédiatement superposée: cet excès ne pouvant se
acquérir qu’aux dépens des pièces inférieures, puisque la pile est isolée, on aura:
Pour la pièce inferieure, qui est de cuivre -1;
Pour la seconde pièce, qui la touche et qui est de zinc, 0, c’est-à-dire qu’elle sera dans
l’état naturel;
Pour la troisième pièce, qui est de cuivre, et qui est séparée de la précédente par un
carton mouillé, 0, elle sera aussi dans l’état naturel.
Enfin, pour la pièce supérieure, qui est de zinc, et qui est en contact avec la précédente,
+ 1.
Es poursuivant le même raisonnement on trouvera les états électriques de chaque pièce
de la pile, en la supposant isolée et formée d’un nombre quelconque d’élémens; les quantités
d’électricité croîtront, pour chacun d’eux, de la base au sommet de la colonne, suivant une
progression arithmétique, dont la somme sera égale à zéro.
Si, pour plus de simplicité, nous supposons que le nombre des élémens soit pair, il est
facile de s’assurer par un calcul très-simple.
Que la pièce inférieure, qui est cuivre, et la pièce supérieure, qui est zinc, doivent être
également électrisées, l’une en plus, l’autre en moins; et il en sera de même pour les pièces
prises à égale distance des extrémités de la pile.
Avant de passer du positif au négatif, l’électricité deviendra nulle; et il y aura toujours
deux pièces, l’une de zinc, l’autre de cuivre, qui seront dans l’état naturel. Elles se
pièces
Supposons maintenant que l’on établisse la communication entre la partie inférieure de
la pile et le réservoir commun, il est evident qu’alors la pièce de cuivre inférieure, qui se trouve
électrisée négativement, tendra à reprendre au sol ce qu’elle a perdu; mais son état électrique
ne peut changer sans que celui des pièces supérieures varie, puisque la différence électrique
des unes aux autres doit être toujours la même dans l’état d’équilibre. Il faudra donc que
toutes les quantités négatives de la moitié inférieure de la pile soient neutralisées aux dépens
du réservoir commun; et alors il arrivera,
Que la pièce inférieure, qui est cuivre, aura le degré d’électricité du sol, que nous re-
présenterons par 0;
La seconde pièce, qui est zinc, et qui touche immédiatement la précédente aura + 1;
La troisième, qui est cuivre, et qui est séparée du zinc inférieur par un carton mouillé,
aura comme lui + 1;
La quatrième, qui est zinc, et qui touche la précédente, aura + 2;
Et les quantités d’électricité des divers élémens croîtront ainsi, en suivant une progres-
sion arithmétique.
Alors, si l’on touche d’une main le sommet de la pile, et de l’autre sa base, ces excès de
électricité se déchargeront à travers les organes dans le réservoir commun, et exciteront une
commotion d’autant plus sensible, que cette perte se réparant aux dépens du sol, il doit en
résulter un courant électrique dont la rapidité plus grande dans l’intérieur de la pile que dans
les organes, qui sont des conducteurs imparfaits, permet à la partie intérieure de la pile de
reprendre un degré de tension qui s’approche de celui qu’elle avoit dans l’état d’équilibre
La communication étant toujours établie avec le réservoir commun, si l’on met le sommet
de la pile en contact avec le plateau supérieur d’un condensateur dont l’inférieur touche le
sol, l’électricité qui se trouvoit à cette extrémité à un très-foible degré de tension, passera dans
le condensateur, où la tension peut être regardée comme nulle; mais la pile n’étant pas isolée,
cette perte se réparera aux dépens du réservoir commun: les nouvelles quantités d’électricité
recouvrées par la plaque supérieure passeront dans le condensateur comme les précédentes,
et elles s’y accumuleront enfin de manière qu’en séparant le plateau collecteur, on pourra en
tirer des signes électrométriques très-sensibles, et jusqu’à des étincelles.
Quant à la limite de cette accumulation, il est visible qu’elle dépend de l’épaisseur de la
petite couche de gomme qui sépare les deux plaques du condensateur: car, en vertu de cette
épaisseur, l’électricité accumulée dans le plateau collecteur, ne pouvant agir qu’à distance
sur celle du plateau inférieur, elle est toujours plus considérable que celle qui lui fait équi-
libre dans ce dernier; et de-là résulte dans le plateau collecteur une petite tension qui a ici
pour limite la tension existante à la partie supérieure de la pile.
De même que l’électricité de la colonne s’accumule dans le condensateur, elle s’accu-
mulera dans l’intérieur d’une bouteille de Leyde, dont l’extérieur communiquera avec le ré-
servoir commun; et comme à mesure que la pile se décharge, elle se recharge aux dépens de
ce même réservoir, la bouteille se chargera également, quelle que soit sa capacité; mais sa
tension intérieure ne pourra jamais excéder celle qui a lieu au sommet de la pile: si on retire
alors la bouteille, elle donnera la commotion correspondante à ce degré de tension, et c’est
ce que l’espérience confirme
Les choses doivent se passer ainsi, en négligeant comme très-petite l’action propre de
l’eau sur les métaux, et supposant:
1.° Que la transmission du fluide, se fait d’un couple à l’autre dans la pile isolée, à travers
les morceaux de carton mouillé qui les séparent, même lorsqu’il n’existe aucune communi-
cation entre les deux extrémités de la colonne;
2.° Que l’excès d’électricité que le zinc prend au cuivre est constant pour ces deux métaux,
soit qu’ils se trouvent dans l’état naturel ou non.
Le citoyen Volta appuie la première proposition par une expérience que nous avons déjà
rapportée, et dans laquelle le condensateur se charge, lorsqu’on touche le plateau collecteur,
recouvert d’un papier humide, avec l’extrémité cuivre, d’une lame métallique dont l’autre
extremité qui est zinc, est tenue entre les doigts.
Quant à la seconde supposition, elle est la plus simple que l’on puisse imaginer; mais il
fàudroit une suite d’expériences très-délicates que nous n’avons pas eu l’occasion de faire,
pour s’assurer jusqu’à quel point elle est conforme à la nature.
Jusqu’ici nous avons supposé, pour fixer les idées, que la pile étoit formée de cuivre et
de zinc: la même théorie s’appliqueroit également à deux métaux quelconques; et les effets
des différens appareils qu’ils serviroient à former dépendroient des différences d’électricité
qui s’établiroient entre eux au moment du contact.
Ce que nous venons de dire s’étend également à tous les autres corps entre lesquels il
existera une action analogue: ainsi, quoique cette action paroisse en géneral très-foible entre
les liquides et les substances métalliques, il en existe pourtant quelques-uns, tels que les sul-
fures alcalins, dont l’action avec les métaux devient très-sensible: aussi les Anglais sont-ils
parvenus à remplacer par ces sulfures un des élémens métalliques de la colonne, et, avant
eux, M. PFAFF les avoit employés à cet usage dans ses expériences.
A cet égard, le citoyen Volta a découvert entre le substances métalliques une relation
très-remarquable, qui rend impossible la construction d’une pile avec ces seules substances.
Nous allons l’exposer d’après lui; mais nous n’avons pas eu l’occasion de la constater.
Si l’on range les métaux dans l’ordre suivant, argent, cuivre, fer, étain, plomb, zinc, chacun
d’eux deviendra positif par le contact avec celui qui le précède, et négatif avec celui qui le
suit: l’électricité passera donc de l’argent au cuivre, du cuivre au fer, du fer à l’étain, et ainsi
de suite.
Maintenant la propriété dont il s’agit consiste en ce que la force motrice de l’argent au
zinc est égale à la somme des forces motrices des métaux qui sont compris entre eux dans la
série: d’où il suit qu’en les mettant en contact dans cet ordre ou dans tel autre que l’on voudra
choisir, les métaux extrêmes seront. toujours dans le même état que s’ils se touchoient immé-
diatement; et par conséquent, en supposant un nombre quelconque d’élémens ainsi disposés,
et dont les extrémites seroient, par exemple, argent et zinc, on auroit le même résultat que si
ces élémens étoient seulement formés de ces deux métaux, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de
effet, ou qu’il sera le même que celui qu’auroit produit un seul élément.
(*) Il paroît jusqu’à présent que la propriété précédente s’étend à tous les corps solides; mais
elle ne subsiste pas entre eux et les liquides: c’est pour cela que l’on réussit à la construction
de la pile par l’intermède de ces derniers. De-là résulte la division que fait Volta des conduc-
teurs en deux classes: la première comprenant le corps solides; la seconde les liquides. On
n’a pu construire encore l’appareil à colonne que par un mélange convenable de ces deux classes;
elle devient impossible avec la première seulement, et l’on ne connoît pas encore assez exacte-
ment l’action mutuelle des corps qui composent la seconde, pour prononcer s’il en est de même
à leur égard. (**)
Nous avons supposé que les cartons mouillés, placés entre les élémens de la pile, étoient
imbibés d’eau pure. Si l’on emploie, au lieu d’eau une dissolution saline, la commotion devient
menter au moins dans le même rapport. Le citoyen Volta nous a prouvé ce fait à l’aide de
l’appareil à couronne de Tasses, en y versant successivement de l’eau pure et de l’eau acidulée.
Il conclut de cette expérience que les acides et les dissolutions salines favorisent l'action
de la pile, principalement parce qu’ils augmentent la propriété conductrice de l’eau dont les
cartons sont imbibés. Quant à l’oxidation, il la regarde comme un effet qui établit un contact
plus étroit entre les élémens de la pile, et contribue ainsi à rendre son action plus continue et
plus énergique.
Tel est à peu près le précis de la théorie du citoyen Volta sur l’électricité que l’on a nommée
Son but a été d’en réduire tous les phénomènes à un seul, dont l’existence est maintenant
bien constatée: c’est le développement de l’électricité métallique par le contact mutuel des
métaux.
Il paroît prouvé par ces espériences que le fluide particulier auquel on attribua pendant
quelque temps les contractions musculaires et les phénomènes de la pile, n’est autre chose que
le fluide électrique ordinaire, mis en mouvement par une cause dont nous ignorons la nature,
mais dont nous voyons les effets.
Telle est la destinée des sciences, que les plus brillantes découvertes ne font qu’ouvrir
un champs plus vaste à des recherches nouvelles. Après avoir reconnu et évalué, pour ainsi
dire, par approximation l'action mutuelle des élémens métalliques, il reste à la déterminer
d’une manière rigoureuse, à chercher si elle est constante pour les mêmes metaux, ou si elle
varie avec les quantités d’électricité qu’ils contiennent, et avec leur température. Il faut évaluer
avec la même précision l’action propre que les liquides exercent les uns sur les autres et sur
les métaux. C’est alors que l’on pourra établir le calcul sur des données exactes, s’élever ainsi
à la véritable loi que suivent, dans l’appareil du citoyen Volta, la distribution et le mouvement
de l’électricité, et compléter l’explication de tous les phénomènes que cet appareil présente.
Mais ces recherches délicates exigent l’emploi des instrumens les plus précis qu’aient inventés
les physiciens pour mesurer la force du fluide électrique.
Enfin, il reste à examiner les effets chimiques de ce courant électrique, son action sur la
économie animale, et ses rapports avec l’électricité des minéraux et des poissons; recherches
qui, d’après les faits déjà connus, ne peuvent être que très-importantes.
Lorsqu’une science déja fort avancée a fait un pas important, il s’établit des liaisons nou-
velles entre les branches qui la composent; on aime alors à porter ses regards en arrière pour
mesurer la carrière qui a été parcourue, et voir comment l’esprit humain l’a franchie. Si nous
remontons ainsi à la naissance de l'électricité, nous la trouvons, au commencement du dernier
siècle, réduite aux seuls phénomènes d’attraction et de répulsion; DUFAY, le premier, reconnut
les règles constantes auxquelles ils sont assujettis, et expliqua leurs bizarreries apparentes
Sa découverte des deux électricités, résineuse et vitrée, fonda les bases de la science; et FRANKLIN,
en la présentant sous un nouveau point de vue, en fit le fondement de sa théorie, à laquelle
tous les phénomènes, même celui de la bouteille de Leyde, vinrent naturellement se plier.
EPINUS acheva de prouver cette théorie, la perfectionna en l’assujettissant au calcul, et parvint,
à l’aide de l’analyse, jusqu’à ces phénomènes que le citoyen Volta a si heureusement employés
dans le condensateur et dans l’électrophore. La loi rigoureuse des attractions et des répulsions
électriques manquoit encore, elle fut établie par des expériences exactes; et, se liant à celle
du magnétisme, elle se trouva la même que pour les attractions célestes. On sait que le citoyen
COULOMB est l’auteur de cette découverte.
Enfin parurent les phénomènes galvaniques, si singuliers dans leur marche, et si différens
en apparence de tout ce que l’on connoissoit déja. On créa d’abord, pour les expliquer, un
fluide particulier; mais par une suite d’expériences ingénieuses, conduites avec sagacité, le
métallique; les fait servir à la construction d’un appareil qui permet d’augmenter à volonté
leur force, et. les lie, par ses résultats, avec des phénomènes importans de la chimie et de l’éco-
nomie animale.
D’après la demande qui a été faite par un de vos membres, et que vous avez renvoyée
à la commission, nous vous proposons d’offrir au citoyen Volta la médaille de l’Institut, en
or, comme un témoignage de la satisfaction de la classe pour les belles découvertes dont il
vient d’enrichir la théorie de l’électricité, et comme une preuve de sa reconnoissance pour les
lui avoir communiquées.
(
NOTES
RELATIVES AU RAPPORT SUR LES EXPÉRIENCES DU CITOYEN VOLTA
Nommons n le nombre des élémens de la pile, en sorte que le nombre total des pièces qui
la composent soit 2 n. Supposons toujours que la pièce inférieure soit de cuivre, la pièce supé-
rieure de zinc, et représentons par x la quantité d’électricité accumulée dans cette dernière au-
delà de son état naturel.
Les tensions des différentes pièces de zinc formeront, du sommet de la pile à sa base, la
progression arithmétique
Celles des pièces de cuivre formeront de même la progression
La somme totale de ces tensions est
Elle doit être nulle dans l’état d’équilibre, lorsque la pile est isolée et n’a que sa quantité de
électricité naturelle, que nous avons représentée par 0; car alors l’excès des pièces supérieures
ne peut s’acquerir qu’aux dépens des inférieures. On aura donc
C’est la tension de la pièce supérieure dans l’état d’équilibre; celle de la pièce inférieure, qui
est x-n, devient par cette valeur
La tension de la me pièce de zinc, en partant du sommet de la colonne, seroit
Celle d’une pièce de cuivre également distante de l’autre extrémité de la colonne, seroit
Elle est, au signe près, la même que la précédente; et par conséquent lorsque la pile est isolée,
et qu’elle n’a que sa quantité d’électricité naturelle, les pièces qui sont à égale distance de ses
extrémités, se trouvent également électrisées, l’une en plus, l’autre en moins.
S’il y a une pièce de zinc qui soit dans l’état naturel, sa tension sera nulle, et son rang
sera déterminé par l’équation
Alors la
pièce de cuivre qui a la même tension, prise avec un signe contraire, est aussi dans l’état na-
turel; et leurs distances respectives aux deux extrémités de la pile étant
ront à son milieu.
Si l’on suppose la communication établie entre la base de la pile et le réservoir commun,
qu'on nomme toujours n le nombre des élémens qui la composent, on aura pour les tensions des
pièces de zinc la progression arithmétique
Les tensions des pièces de cuivre formeront la progression
En les ajoutant on aura les quantités d’électricité que renferme la pile au-delà de son
état naturel. Cette somme sera n2.
C’est la charge de la pile: elle est représentée par le carré n,
tandis que la tension de la pièce supérieure l’est par la première puissance de n. Ainsi, toutes
choses égales d’ailleurs, les phénomènes dépendant de la quantité d’életricité qui s’accumule
dans la pile croîtront avec la hauteur de la colonne plus rapidement que ceux qui dépendent
uniquement des tensions.
Les signes électrométriques sont très-foibles sur la pile isolée; il est même impossible, quand
le nombre des élémens métalliques est peu considérable, d’y charger le condensateur d’une ma-
nière sensible; le calcul donne aisément la raison de ce phénomène, et nous y arrêterons d’autant
plus volontiers que ces résultats sont très-propres à faire sentir le jeu du condensateur.
Représentons par q la capacité du plateau collecteur, celle d’une des pièces de la pile étant
prise pour unité, en sorte qu’il faille les quantités q a et a pour mettre le plateau et la pièce
à la même tension a. Nommons i la force condensante de l’instrument, quand ses deux pla-
teaux sont superposés, et que l’inférieur communique avec le réservoir commun; en sorte qu’une
tension exprimée par b quand les plateaux sont unis, devienne b i quand ils sont séparés.
La pile n’étant point isolée, la tension de la pièce de zinc qui la termine est n (voyez
la note (C), page 213). Si on met cette pièce en contact avec le plateau collecteur du conden-
sateur, elle lui cédera une partie de son électricité; mais cette perte se réparant aux dépens du
réservoir commun, sa tension restera la même, et celle du condensateur deviendra aussi n. La
quantité absolue dont il se sera chargé, et que nous nommerons X’, sera proportionnelle à sa
capacité et à sa force condensante.
On aura donc dans la pile non isolée
Si, au contraire, la pile est isolée, la pièce supérieure ne peut se mettre en équilibre avec
le condensateur, sans que sa tension varie. Soit x cette tension dans le cas d’équilibre, la quan-
tité absorbée par le condensateur sera
que sa quantité naturelle d’électricité. On aura donc, pour determiner x, l’équation
C'est l’espression de la tension à la partie supérieure de la pile: il faudra la multiplier
par qi, pour avoir la charge du condensateur dans la pile isolée. En la représentant par X,
Mettant pour q n i sa valeur X’, il vient
force du condensateur est plus considérable: ainsi le condensateur se charge beaucoup moins quand
la pile est isolée, que quand elle ne l’est pas.
Si, par exemple, il y a 30 paires de plaques métalliques, que le condensateur ait seule-
ment la capacité d’une de ces plaques, et qu’il condense 120 fois, comme faisoit celui de Volta,
il faudra supposer
La charge du condensateur dans la pile isolée est alors six fois plus petite que clans la pile
non isolée.
La capacité du plateau collecteur est ordinairement plus grande que 1: si nous la suppo-
sons égale à 4, les autres données restant les mêmes, on trouve
On a vu que, dans la pile isolée, lorsque le nombre des élémens est pair, il existe à son milieu
deux pièces, l’une de zinc, l’autre de cuivre, qui sont dans l’état naturel. Cela n’a plus lieu de
la même manière quand le condensateur est appliqué à la partie supérieure de la pile; et le
point de passage du positif au négatif varie. En effet, la tension de la me pièce de zinc, en
partant du sommet de la colonne, est, d’après la note (A),
Pour que cette tension soit nulle, il faut qu’on ait
La valeur de m, et par conséquent le rang de la pièce qui se trouve dans l’état naturel, dépendent,
comme on voit, du nombre des plaques et de la force du condensateur. Il faut de plus, pour
pue la condition demandée soit possible, que m soit en nombre entier.
Ainsi dans un des exemples précédens, où l’on avoit
l’état naturelle. On auroit eu m = 16, et cette plaque eût été la seizième sans l’action du con-
densateur.
En général, la valeur de m diminue à mesure que q i augmente, n restant le même.
Le
passage du positif au négatif, dans la pile, se fait donc plus près de son extrémité supérieure,
à mesure qve le condensateur appliqué à cette extrémité est plus fort.
q i étant infini, on a m = 1; c’est-à-dire que si la force du condensateur est assez consi-
dérable pour que l’électricité dont la pile le charge n’y produise aucune tension sensible, il ab-
sorbera toute cette électricité; la pile deviendra entièrement négative, et la pièce supérieure, qui
est zinc, communique avec le réservoir commun.
Voyons maintenant ce qui arriveroit si les condensateur, au lieu d'être appliqué à la partie
supérieure de la pile, l’étoit à une pièce de zinc quelconque dont le rang fût exprimé par m
en partant du sommet: la tension de cette pièce seroit
En lui ajoutant la somme des quantités d’electricité contenues dans la pile, qui est
équation
Si m = 1, il est appliqué au sommet de la pile, et l’on a
On peut trouver, à l’aide de ces formules, le rang de la pièce, qui est dans l’état naturel,
pour une position donnée du condensateur; car ce rang étant représenté par m’ en partant
du sommet de la colonne, on aura
le condensateur est appliqué à la moitié supérieure de la pile, et qu’il est appliqué à la moitié
inférieure quand m -1 surpasse cette quantité. Lorsque
pièce supérieure sera la même qu’auparavant; mais aussi la charge du condensateur, qui est
exprimée par
Par conséquent le conden-
sateur ne prendra point d’électricité.
Faisons
valeur de x prendra cette forme
Tant que
viendra plus grand que cette quantité: ainsi la tension de la pièce supérieure diminue lorsque
l’on place le condensateur dans la moitié supéreure de la pile; elle augmente si on le place
dans la moitié inférieure.
La charge du condensateur est exprimée par
Enfin, en substituant pour x sa valeur, et représentant la charge du condensateur par X, on
trouve
charge positivement quand on le place à la moitié supérieure de la pile; il se charge négative-
ment quand on l’applique à sa moitié inférieure.
La valeur de x, qui exprime la tension de la pièce supérieure, est, comme on vient de
le voir,
Si le condensateur est appliqué à la dernière pièce de zinc située à la base de la colonne
Si la force du condensateur est infine, la quantité
transmet à la pile n’occasionne dans le plateau collecteur aucune tension sensible, il neutra-
lisera toute l’électricité négative, excepté celle de la pièce inférieure. La pièce de zinc à la quelle
le conducteur est appliqué sera dans l’état naturel; la pièce de cuivre qui est immédiatement
au-dessous aura -1, et le reste de la pile sera positif. C’est le cas d’une pile qui commence
par le cuivre, qui finit par le zinc, et dans laquelle la première pièce de zinc, en. partant de
la base, communique avec le réservoir commun.
On pourroit encore soumettre au calcul plusieurs autres phénomènes de la pile de Volta;
mais, pour le faire sur des données exactes, il faudroit des expériences très-précises, et il nous
suffira pour le moment d’avoir montré comment on peut y parvenir.